(...) il sera impossible d’échapper aux images forcément
«sublimes», pas plus que l’on ne pourra ignorer le message du film,
aussi lourdingue que les poches de Pinault, sponsor du projet : l’homme
serait une blatte nocive pour la planète. Perché sur l’hélico,
observant son monde avec bonté et paternalisme, Yann-Dieu assène
prophéties glaçantes et déclarations dégoulinantes de sensiblerie. «Tout ce que tu vois n’est pas seulement un paysage, c’est le visage aimé de notre Terre.» Le tutoiement de la voix off cloue le bec et impose sa liturgie. On communie ad nauseam
devant la beauté bio, écolo-guimauve d’un atoll en forme de cœur. La
transe est accentuée par la musique, onirique à souhait, toute en
trémolos vocaux et arrangements planants.
Yann-Dieu égrène sa vision binaire : homme - mauvais, Terre - jolie.
Homme - parasite, Terre - richesse. Terre - notre maman adorée, homme -
blatte. Pire que blatte - une blatte Sapiens sapiens.Les Dieux sont tombés sur la tête, Vu d’en
haut, c’est imparable : la blatte se démène dans les villes
surchargées, aux fumées nauséabondes, accumulant les déchets, suçant
l’eau, cultivant intensivement le sol. 200 000 ans que la blatte
détruit ce que dame Nature a patiemment tissé en 4 milliards d’années.
Cela ne peut plus continuer. Encore veut-on bien tolérer la blatte
africaine ou inuite quand on la voit ramper dans le désert mauritanien
ou polaire, traînant péniblement son barda. Brave petite blatte,
économe de ses besoins, si belle dans son dénuement ! Touchantes images
du making of où l’on voit Yann-Dieu, littéralement descendu du ciel,
telle la bouteille de Coca-Cola dans
prendre un bain de foule parmi les indigènes. Blattes des pays pauvres,
votre mode de vie est tellement tendance ! Il en va autrement de la
blatte occidentale. Franchement, on a envie de l’écraser, cette
blatte-là ! Lui faire bouffer les stations de pompage, les
plates-formes off-shore, les usines qui puent, les aérodromes !
(...)
Tous les Homère, Newton, Brunelleschi du monde ne sont rien à côté
de la beauté sauvage d’une chute d’eau. La civilisation peut aller se
rhabiller devant un éléphant gabonais galopant dans la brousse. «Les jeunes sont en quête de sens», dit le réalisateur, émerveillé par tant de cerveaux vierges à conquérir. «Il faut donner du sens à nos affaires»,
précise sans ciller François-Henri Pinault. Quel meilleur choix que de
surfer sur l’hystérie collective du réchauffement climatique ?
Judicieux marketing ! L’investissement dans la bonne conscience est
rentable. Regardez les retombées presse ! La motivation des 88
000 salariés de Pinault grimpe en flèche. Les marques du groupe (Gucci,
Sergio Rossi, Conforama, etc. - longuement énumérées au générique)
récoltent leur onction écolo. La gabegie consumériste des hommes,
ô combien vomie dans le film, se refait une santé dans un sympathique
tour de passe-passe. Chez Sergio Rossi, on trouvera un «escarpin
écologique» à 370 euros. Chez Gucci, un tee-shirt en coton bio,
estampillé Home, 140 euros. Comme tout est simple,
finalement. Après-demain, le char d’assaut sera dans les écoles. On va
l’y envoyer «accompagné d’une fiche pédagogique». La rééducation forcée
a commencé. Nature contre culture… L’opportunisme contre le génie
humain. Je frémis et je me sens un peu seul.
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